Le MMA en France ne rentre toujours pas dans la cage

Adam Lee - 2016-05-17

Dans le panorama politico-sportif français, trois lettres font débat actuellement : MMA, pour Mixed Martials Arts ou arts martiaux mixtes en français. Le MMA est une jeune discipline de combat qui emprunte les techniques de la boxe thaïlandaise, du jiu-jitsu ou de la lutte entre autres. Coté compétition, les affrontements se déroulent dans une cage grillagée et autorisent les frappes lorsque l’adversaire est au sol. Considérant comme violente et non vertueuse la pratique du MMA, les autorités ministérielles bloquent sa reconnaissance officielle. Par ricochet, le conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) interdit la diffusion des arts martiaux mixtes sur les chaines françaises. Pourtant de nombreux pratiquants s’entrainent quotidiennement dans de grands clubs bien structurés. Mais s’ils veulent combattre, ils doivent s’expatrier à l’étranger ou pratiquer des formes de combats sans frappes au sol et sur un ring ou un tatami. Coté spectateurs et téléspectateurs le succès est également au rendez-vous avec un public toujours plus large. Alors, le MMA est-il destiné à rester discipline non grata dans l’hexagone ?
Deux représentants légitimes dans leurs domaines respectifs, Jocelyne Triadou et Cyrille Diabaté, nous livrent leur point de vue sur les raisons poussant le ministère des sports à ne pas reconnaitre le MMA, ainsi que les voies à explorer pour légitimer cette discipline qui explose partout dans le monde.

Le MMA ange ou démon ?

Jocelyne Triadou : « Une des volontés du ministère des Sports, auquel j’appartiens, est d’encadrer les pratiques sportives. Par encadrement on entend « sécuriser ». Pour qu’une activité soit cautionnée par l’Etat, il faut, par exemple, que les diplômes des enseignants soient reconnus. Tout ceci ne s’improvise pas. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’expertise au sein de la communauté MMA, au contraire. Par exemple, je connais bien Bertrand Amoussou ( ndlr : un des ambassadeurs et responsables du MMA français), ancien judoka de haut niveau qui est un homme de qualité. Le problème est que son expertise est plutôt mise, à mon avis, au service du business, du sport spectacle, et non du sport. Je fais la distinction entre le sport de haut niveau que je connais bien et le sport spectacle pour lequel je n’ai pas de compétence particulière. Les combattants se préparent évidemment avec autant de sérieux que des sportifs de haut niveau, mais je crois que les objectifs sont différents : d’un côté, une dominante financière, de l’autre, des objectifs plus sportifs voire olympiques. Aussi, ce qui me gêne le plus, du moins de ce que j’en ai vu, est la différence de prise en compte de l’intégrité physique des athlètes entre le milieu du sport de haut niveau et celui de ce sport spectacle auquel appartient le MMA. »

Cyrille Diabaté est entraineur et manager d’une équipe de MMA française, la Snake team. Champion international unanimement reconnu, il a d’abord obtenu plusieurs titres en boxe pieds-poings (boxe thaïlandaise surtout) puis a orienté sa carrière vers le MMA en 1996. Il a poursuivi sa carrière pendant plus de 15 ans,Cyrille Diabaté : « Une image négative et violente colle à la peau du MMA parce que les détracteurs font le nécessaire. Pourtant il n’y a rien de plus différent que le MMA d’il y a 20 ans et celui que l’on connait aujourd’hui. L’évolution a été énorme. Rien que sur la physionomie des combats, c’est totalement différent. A l’époque, on pouvait voir un amateur de Kung fu Shaolin face à un professionnel de lutte, cela donnait tout et n’importe quoi. Il est vrai que c’était très violent et avec beaucoup de sang. L’image du mec à quatre pattes en train de se faire remplir la tête à coup de tibias (sic) est bien révolue. Aujourd’hui, même si le sang est parfois présent, les combats sont beaucoup plus équilibrés. Mais cette image nous colle toujours à la peau car les détracteurs n’ont pas d’arguments objectifs à opposer au MMA moderne qui est réglementé. Donc, ils préfèrent se référer au passé... Ces gens parlent de nous comme des barbares qui se battent dans des cages (ndlr : au-delà de la mise en scène, la cage permet aussi de protéger les combattants en évitant de passer entre les cordes du ring) ou encore de gladiateurs des temps modernes. En réalité, nous sommes des sportifs et le MMA est le sport de combat qui a le plus progressé au niveau des techniques d’entraînement. Le combattant de MMA est en permanence dans l’obligation de gérer un grand nombre de paramètres d’un point de vue énergétique par exemple mais pas uniquement. Cela s’apparente à un décathlon des arts martiaux. Et ce besoin d’être le plus complet possible physiquement et techniquement, les entraîneurs y répondent en utilisant ou en construisant des méthodes d’entraînement très sophistiquées. Le MMA est l’un des sports de combat les plus sûrs au Monde ! Aucune étude ne peut aujourd’hui démontrer que le MMA est un sport dangereux puisque c’est tout le contraire. Si l’on regarde la boxe anglaise, autre sport de combat professionnel, il y a des accidents graves et des morts chaque année. Ce n’est pas du tout le cas du MMA où les combattants prennent moins de coups au visage. »

Un lobbying des fédérations (judo principalement) pour interdire le MMA, inquiète de perdre ses licenciés et ses champions ?

Jocelyne Triadou : « Je ne crois pas qu’il faille parler d’inquiétude de la fédération française de judo (FFJDA). Je me souviens avoir lu des bilans de réunions qui se sont tenues au ministère des Sports entre différents acteurs dont la FFJDA et la commission nationale de MMA, représentée par Bertrand Amoussou. Je sais que Le président de la FFJDA a discuté longuement avec Bertrand, mais ils n’ont pas trouvé de terrain d’entente. En revanche, pour m’être entretenue avec Jean-René Girardot, le secrétaire général de la FFJDA, je sais que la fédération travaille aujourd’hui sur la proposition d’une alternative qui s’appellerait Mixed Jujitsu Art. Cette formule répondra plus à une logique pédagogique et ludique qu’à celle du business. »

Le statut de sportif de haut niveau et le MMA

Cyrille Diabaté : « Il est clair que la situation d’un sportif de haut niveau reconnu par l’Etat et celle d’un combattant de MMA n’ont rien à voir. Nous n’avons tout simplement droit à rien. Aujourd’hui, officiellement, notre sport n’existe pas, donc les artistes martiaux mixtes n’existent pas non plus. Nous ne disposons d’aucune aide de l’état, il n’y a pas de centre de formation, aucune structure officielle ne peut nous accueillir. Du point de vue médical, en cas de blessure, il faut aller à l’hôpital avec sa carte vitale et sa mutuelle si on a la chance d’en avoir une. Donc, il est clair que c’est incomparable avec l’exemple d’un judoka qui se forme, s’entraîne et se fait soigner au quotidien à l’INSEP tout simplement parce que dans un cas, l’un a le statut de sportif de haut niveau et l’autre, non. »

Jocelyne Triadou : « On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Je suis contre l’idée de profiter d’un statut de sportif de haut niveau dans une discipline tout en cherchant le cachet en parallèle dans le sport spectacle. »

Vivre du MMA en France

Cyrille Diabaté : « C’est très difficile voire impossible. Il faut avoir une activité en parallèle pour arrondir les fins de mois. Tout ceci est en grande partie dû au contexte français, la « non » reconnaissance officielle du MMA, qui ne permet pas l’implantation de l’UFC (ndlr, plus grosse ligue mondiale professionnelle – 1 milliard de dollars de chiffre d’affaire en 2014) en tant que ligue professionnelle. A l’inverse, l’exemple de l’Angleterre prouve que les enjeux financiers liés aux évènements organisés par l’UFC permettent un statut différent des combattants : ils sont choyés car ils doivent être valorisés lors des compétitions. Il y a une dimension markéting que nous ne connaissons pas en France et les sommes d’argent profitent également aux combattants. »

Les voies de la reconnaissance

Jocelyne Triadou : « L’engouement existe et je crois que le sujet mérite qu’on s’y intéresse de près. Des solutions de réglementation de la pratique et de l’encadrement sont peut-être possibles. Tout ceci me fait penser au début des années 90, où le Muay Thaï est passé d’une pratique presque clandestine à une fédération agréée par l’Etat. L’objectif premier à l’époque était la sécurité des jeunes. Le système français de l’encadrement des pratiques sportives est critiqué car il est complexe, mais il permet d’aller au-delà du sport en prenant en compte toutes les valeurs éducatives qui peuvent être transmises aux enfants et aux adolescents. Je crois que ceci est fondamental et qu’il ne faut pas s’éloigner de ce modèle. Mais il est important de prendre en compte ces pratiques qui, en effet, deviennent de plus en plus populaires, d’informer, de former et réglementer pour préserver nos jeunes et éviter, par exemple, des accidents subis par des enfants qui reproduisent ce qu’ils voient à la télévision. »

Cyrille Diabaté : « De façon peut-être utopique, l’idéal serait que, dans un premier temps, une grosse fédération de sports de combat nous accueille pour nous laisser faire nos preuves en organisant une structure solide avec des gens compétents, car des entraîneurs et des formateurs compétents dans le MMA, en France, il y en a. Je pense aussi que la richesse de notre culture martiale, plus ancienne que celle des USA par exemple montre qu’il y a du savoir-faire. Il faudrait nous laisser la chance de mettre des choses en place mais pour cela il serait déjà bon de nous écouter mais hélas, nous n’en sommes même pas encore à cette étape. »

Propos recueillis par Adam Lee

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